L’eczéma allergique de contact

20 Avril 2015
dermatite atopique et eczéma de contact

Par le Dr Daniel Wallach

La dermatite atopique est une maladie complexe, dont la manifestation essentielle consiste en des poussées d’eczéma. Ces poussées surviennent sans cause extérieure identifiable. Mais la dermatite atopique n’est pas la seule cause d’eczéma. L’autre grande cause, ce sont les eczémas allergiques de contact. Ce sont aussi des eczémas, rouges, suintants et prurigineux, mais ils ont une cause bien précise : l’application sur la peau d’un produit qui a déclenché une allergie.

Ces deux causes d’eczéma sont donc bien différentes. Mais si nous parlons d’eczéma allergique de contact dans les Dossiers de la dermatite atopique, c’est parce que les personnes souffrant de dermatite atopique peuvent aussi avoir, en plus, un eczéma allergique de contact. Et un eczéma sur un eczéma, ce n’est pas forcément facile à déceler. C’est pourtant important, car si on identifie une cause d’eczéma de contact et qu’on peut l’éviter, tout va tout de suite beaucoup mieux.

Un eczéma de contact, qu’est-ce que c’est ?

Prenons l’exemple le plus banal, l’allergie au nickel, qui concerne plus de 10% des femmes (elle est moins fréquente chez les hommes).
Voici Clémentine, qui a 17 ans. Elle vient d’acheter de superbes boucles d’oreille très seyantes. Mais au bout de quelques jours, catastrophe : ça gratte, c’est tout rouge, ça suinte. Impossible, elles sont toutes neuves. On va tout de même les remettre. Une plaque se forme, débute autour du piercing, s’étend autour, déborde derrière l’oreille. Les démangeaisons augmentent, Clémentine est désespérée, elle ne peut plus mettre ses boucles d’oreille (Figure 1).

dermatite atopique et eczéma de contact

Figure 1 : Eczéma de contact au nickel d’une boucle d’oreille. Cet eczéma dure depuis quelques semaines sans traitement, ce qui explique l’aspect épaissi et squameux.

Que s’est-il passé ?

Il s’est passé que Clémentine, comme beaucoup de gens, est allergique au nickel, métal qui se trouve dans tous les bijoux fantaisie, dans les accessoires métalliques (boucles, agrafes, …) et dans beaucoup d’autres endroits. Lorsque le nickel a été appliqué sur sa peau, il a pénétré, parce que c’est une toute petite molécule, qui pénètre même les peaux saines.

Dans la peau, il s’est lié à des cellules de l’immunité (cellules de Langerhans, lymphocytes) qui ont déclenché une activation, une réaction allergique, avec production de nombreuses molécules (cytokines) créatrices d’inflammation. Et quand ces cellules, ces molécules rencontrent le nickel, que Clémentine continue d’appliquer sur sa peau, l’allergie se déclenche : rougeur, vésicules, suintement, démangeaisons, c’est un eczéma de contact.

Que faire ?

D’abord, supprimer la cause, l’allergène de contact. Clémentine ne peut plus mettre ses boucles d’oreille. Et probablement, elle aura besoin d’un traitement de quelques jours, comportant un corticoïde local, pour que tout rentre dans l’ordre.

Vous voyez, l’eczéma allergique de contact, rien n’est plus simple.

Mais dans la vie, ce n’est pas toujours aussi simple.

Aspects cliniques des eczémas de contact

Un eczéma aigu est une plaque rouge (érythémateuse), gonflée (oedémateuse), à bords émiettés, à surface chagrinée, qui rapidement se couvre de petites vésicules liquidiennes. Celles-ci se rompent, ce qui donne lieu à un suintement qui devient croûteux, et tout ceci est très prurigineux.

Lorsque l’eczéma persiste, c’est-à-dire lorsqu’on n’a pas pu en supprimer la cause, l’aspect se modifie : on est en présence d’une plaque épaissie, sèche, hyperkératosique, squameuse, où les poussées suintantes sont rares ou peu visibles.  

Bien entendu il y a des variantes, en fonction de l’importance de l’oedème, des vésicules, de la desquamation, et aussi en fonction de la localisation. Il peut y avoir des complications, notamment une surinfection, qui modifie l’aspect des lésions (impétiginisation).  

Allergie et irritation

Il faut savoir que toutes les réactions de contact ne correspondent pas à des allergies. Certaines sont de simples irritations. Le plus souvent, les irritants sont les tensio-actifs utilisés dans les produits de toilette (savons, syndets, gels de douche, bains moussants, …). Ils entraînent des rougeurs, des sensations désagréables, sans véritable eczéma. Mais les deux peuvent coexister. C’est donc une bonne règle, surtout lorsqu’on est atopique, d’utiliser des produits de toilette doux, non agressifs.  

Causes des eczémas de contact

Une fois qu’on a reconnu qu’il s’agit d’un eczéma, il faut en trouver la cause. On a vu le cas de Clémentine, assez simple. D’autres cas sont plus compliqués.
Tout repose sur la réponse à une question :

Qu’avez-vous touché, à cet endroit, avant que ça commence ?

Parfois on se rappelle : boucle d’oreille, bouton de jean, nouvelle crème cosmétique, peinture, vêtement, chaussure, …
Parfois on ne se rappelle pas.

Le tableau suivant indique les principales causes d’eczéma de contact en fonction de l’emplacement de l’eczéma :

Cuir cheveluTeintures, permanentes, shampooings, autres produits capillaires
Visage (Figure 2)

Cosmétiques (conservateurs, filtres solaires, parfums, …)

Produits de toilette, médicaments locaux, photoallergènes (aggravés par le soleil), allergènes aéroportés (dans l’air : pesticides, résines, …)
    Paupières           Collyres, cosmétiques, vernis à ongles, allergènes aéroportés
LèvresCosmétiques, médicaments, dentifrices, instruments de musique
OreillesBijoux, médicaments locaux

Cou (Figure 3)

Cosmétiques, produits capillaires, bijoux, vernis à ongles
AissellesDéodorants, vêtements
TroncSous-vêtements
Mains (Figure 4)Contacts professionnels ou de loisirs manuels
JambesMédicaments locaux
PiedsChaussures

dermatite atopique et eczéma de contact

Figure 2 : Eczéma par allergie de contact au conservateur d’une crème contour des yeux à visée anti-âge. Au niveau des paupières, les eczémas aigus sont souvent oedémateux.

Figure 3 :  Eczéma du cou par allergie à un des composants d’un vernis à ongles. On parle d’eczéma « manuporté ».

Figure 4 : Eczéma chronique, hyperkératosique et fissuraire, des deux mains, chez un patissier. L’allergène est le plus souvent un additif alimentaire. Ce peut être aussi la farine.

 

Lorsque l’interrogatoire simple ne trouve pas de solution, lorsqu’on n’arrive pas à éliminer la substance en cause, on doit recourir aux tests d’allergie de contact.

Ce sont des épidermo-tests, ou patch-tests, qui sont bien différents des tests d’allergie respiratoire. En effet ici, on ne fait pas de piqûre, on se contente d’appliquer dans le dos une série de produits pour voir lesquels déclenchent une petite plaque d’eczéma.

Ces tests sont donc parfaitement indolores. On les pratique à distance d’une poussée d’eczéma, sur un dos sain et qui n’a pas reçu récemment de dermocorticoïde. On applique environ une vingtaine de produits, ceux dont le patient se souvient et ceux des « batteries » standard, qui contiennent les allergènes les plus fréquents. Ces applications sont minutieuses et bien codifiées. La lecture s’effectue 48h et 72h après. Elle aussi est bien codifiée. Un test positif, c’est une petite plaque d’eczéma, rouge et vésiculeuse (Figure 5).

dermatite atopique et eczéma de contact

Figure 5 : Patch-test positif au nickel. Rougeur et micro-vésicules sont typiques d’eczéma.

Si le test trouvé positif est cohérent avec l’histoire du patient, le problème est résolu. A condition que le patient puisse éviter les contacts avec le produit auquel il est allergique. Car en matière d’eczéma allergique de contact, aucune désensibilisation n’est possible. Lorsqu’on a ce type d’allergie, c’est pour la vie.

Le tableau ci-dessous indique les principaux allergènes de contact et les circonstances où on les rencontre, circonstances de la vie domestique ou professionnelle :

NickelBijoux fantaisie, accessoires vestimentaires métalliques (boutons, ceintures, …), montres, clés, pièces de monnaie, téléphones portables, prothèses orthopédiques, métallurgie, peintures
ChromeCuirs, peintures, huiles industrielles, certains ciments
CobaltPorcelaine, peinture, objets métalliques
Thiuram-mixObjets et vêtements en caoutchouc
Fragrance-mixParfums, produits parfumés
RésinesColles, plastiques
Para-phénylène diamineColorants
FormaldéhydeTrès nombreux produits d’usage quotidien (textiles, cosmétiques, lingettes, …), voir ci-dessous.

En réalité, la batterie standard comporte plus de 25 allergènes, et il existe des batteries spécialisées selon les professions, les habitudes, …, avec des dizaines d’autres allergènes.

On peut trouver, sur des sites spécialisés, des listes pour aider à éviter les produits auxquels on est allergique. Les médecins peuvent télécharger les fiches d’éviction du site du Club Dermaweb, par exemple. Ces listes d’éviction sont assez compliquées. Pour vous en donner une idée, voici la fiche concernant les allergies au formaldéhyde, conservateur très répandu. Cette fiche a été rédigée par le Dr F Giordano-Labadie pour le club Dermaweb :

Fiche d’éviction

(Source Club Dermaweb)

Formaldéhyde

Le formaldéhyde (ou formol ou aldéhyde formique ou méthanal) est un conservateur utilisé dans de nombreux produits cosmétiques et pharmaceutiques. Il existe cependant de nombreuses autres sources d’exposition, en particulier domestiques et professionnelles.

Sa présence dans les cosmétiques est obligatoirement indiquée dans la rubrique INGREDIENTS par le terme FORMALDEHYDE.

Produits conservateurs pouvant libérer du formaldéhyde à éviter aussi, sauf indication contraire de votre médecin:

  • 5-bromo-5-nitro-1,3-dioxane (synonyme Bronidox)
  • 2-bromo-2-nitropropane-1,3-diol (synonyme Bronopol)
  • Diazolidinyl urea (synonyme Germall II)
  • DMDM hydantoin (synonymes DMDMH, Glydant)
  • Imidazolidinyl urea (synonyme Germall 115)
  • Quaternium 15 (synonymes Dowicil 200, Dowicil 75)

Produits pouvant contenir du formaldéhyde à éviter :

  • adhésif/colle
  • agents utilisés pour la désinfection des locaux et matériels divers chez les bouchers, boulangers, vétérinaires…
  • agents de revêtement de sol
  • cirage/cires
  • durcisseurs
  • encre d’imprimerie
  • produits de nettoyage
  • matériaux de construction, en particulier isolants
  • inhibiteurs de corrosion
  • peinture/laque
  • métallurgie, en particulier fluides de coupe
  • textiles : industrie du cuir (blanchiment, conservation, tannage) et de la fourrure (conservateur)
  • usage médical et vétérinaire : stérilisation pour instruments et pour matériel de dialyse, désinfectant de surface, conservation et embaumement d’organes, fixateurs histologiques (Bouin), plâtres orthopédiques, produits pharmaceutiques :antimycosiques, antisudoraux, kératolytiques, vaccins…
  • usage dentaire : pansement, solution de désinfection de canal dentaire (Rockle’s solution)
  • matières premières comme les agents liants, colorants, tensioactifs et dans l’industrie chimique ou du médicament.

 

Produits pouvant contenir des conservateurs libérateurs de formaldéhyde à éviter :

  • Produits cosmétiques : crème, déodorant, dentifrice, gel douche, lingettes, shampooing, savon, vernis à ongle…

Alternatives : lire la rubrique INGREDIENTS (sur l’emballage ou sur le produit) et ne pas utiliser de produits contenant du Formaldéhyde ou des conservateurs pouvant en libérer (voir liste cidessus).

  • Produits personnels et professionnels : produit de nettoyage, liquide vaisselle, adhésif/colle, cire/cirage, fluide de coupe, encre/peinture/laque, pesticides …

Produits pouvant contenir des résines-formaldéhyde à éviter :

  • Apprêts textiles utilisés pour les vêtements « infroissables », l’imperméabilisation textile, la fixation des pigments (en particulier blue-jean’s). En Europe la réglementation impose des taux indétectables de formol dans les vêtements pour les enfants de moins de 2 ans et des taux très bas pour les vêtements en contact direct avec la peau.
  • Papiers type journaux/magazine, papiers "braille", papier photographique, certains papiers de toilette, vêtements en papier, serviettes et essuiemains en papier ...
  • Matières plastiques et résines synthétiques : agglomérant pour panneaux, traitements de surface, mousses isolantes et plâtres.

Les eczémas de contact professionnels

Parmi les eczémas de contact, un certain nombre sont d’origine professionnelle. Ils siègent en général sur les mains et leur évolution est rythmée par les périodes professionnelles. Les principales professions exposées sont la plupart des professions manuelles, dans l’industrie (métallurgie, autres branches), le bâtiment, la coiffure, les professions de santé, le nettoyage, l’alimentation, … 

La prise en charge de ces maladies professionnelles est bien organisée et les services de médecine du travail (ou Santé au travail) connaissent les risques liés à chaque activité et les moyens de prévenir les eczémas professionnels.

Certains problèmes sont cependant difficiles parce qu’il n’est pas toujours possible d’éviter un allergène de contact présent dans l’environnement professionnel. Il faut penser à ces risques au moment de l’orientation professionnelle des adolescent(e)s atopiques. Pour schématiser, disons que lorsqu’on a un eczéma atopique, « il vaut mieux faire l’ENA qu’un CAP de coiffure ».

Eczémas de contact et dermatite atopique

Pendant longtemps, on a pensé que les personnes atopiques, du fait des particularités de leurs réactions immunologiques, étaient peu atteintes par les eczémas de contact. En fait, il semble qu’elles le sont autant que les personnes non atopiques. Et même plus, puisque pour leurs soins elles utilisent de nombreux topiques, et que certains d’entre eux contiennent des substances potentiellement allergisantes. Et en outre, la peau atopique se laisse facilement pénétrer par les allergènes. Donc les personnes atteintes d’eczéma atopique doivent être particulièrement vigilantes : tout d’abord pour ne pas ajouter une allergie de contact à leur problème de peau : et ensuite pour savoir le détecter s’il survient.

Prudence avec ce que vous appliquez sur votre peau !

Les personnes souffrant de dermatite atopique sont amenées à utiliser de nombreux topiques.

Même un topique médicamenteux peut être allergisant, du fait de ses conservateurs ou d’autres composants de son excipient, et même du fait de son principe actif. L’allergie aux corticoïdes est très rare, mais elle existe ! Il faut savoir la dépister, et la prouver par des tests.

Mais les plus dangereux sont les topiques non médicamenteux, produits de toilette et hydratants ou émollients. Certains peuvent être considérés comme de qualité pharmaceutique, parce qu’ils ont été élaborés dans une optique hypoallergénique, fabriqués et testés avec soin. Cela constitue une garantie, qui évidemment n’est pas absolue.

Mais d’autres cosmétiques sont conçus sans préoccupation médicale, contiennent des dizaines d’ingrédients non testés, et sont potentiellement allergisants, même s’ils sont présentés comme « bio » ou « naturels », ce qui ne garantit absolument pas contre les risques d’allergie. Par exemple, des produits aux huiles essentielles, souvent attrayants, peuvent être à l’origine d’allergies.

On ne peut donc que conseiller la prudence. Si on utilise un nouveau produit, avant de s’en enduire tout le corps, on peut l’essayer une huitaine de jours sur une petite zone, et si on le tolère bien l’appliquer plus largement, mais toujours avec vigilance. 

Sachez soupçonner un eczéma de contact surajouté à la dermatite atopique

Si vous avez un eczéma atopique étendu, que vous vous baignez en utilisant une huile de bain et que vous faites une allergie de contact à cette huile de bain, le diagnostic risque d’être difficile.

La règle est donc d’y penser, de savoir que si un eczéma atopique ne réagit pas favorablement au traitement habituel, ce peut être à cause d’une allergie de contact surajoutée. Alors, transformez-vous en Sherlock Holmes pour trouver le coupable ! (Figure 6)

dermatite atopique et eczéma de contact

Figure 6 : Chez cette petite fille atopique, cet eczéma est dû à une allergie de contact au détergent utilisé pour nettoyer la toilette des WC.

 

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